Interview de Laurent Escure dans Capital

 
“LA RÉFORME DES RETRAITES NE DOIT PAS FAIRE DE PERDANTS”
 
 
Nouveau patron de l’Unsa depuis le mois d’avril, Laurent Escure se retrouve face à un grand nombre dossiers importants à traiter dans les prochains mois. Parmi les principaux, les réformes des retraite et de la fonction publique.
 

C’est le petit syndicat qui monte. Si l’Union nationale des syndicats autonomes (Unsa) ne peut toujours pas prétendre au titre de centrale syndicale représentative dans le secteur privé, avec seulement 5,35% des suffrages exprimés aux dernières élections professionnelles de 2017 (il lui faudrait 8% pour rejoindre la CGT, la CFDT, FO, la CFE-CGC et la CFTC), elle est déjà représentative au sein de 80 branches professionnelles, ce qui représente un total de 5,5 millions de salariés.

Dans le public, c’est une autre affaire : elle se hisse en quatrième position des syndicats représentatifs, avec 11,2% des voix aux élections de l’automne dernier.

Depuis début avril, c’est Laurent Escure, 48 ans, professeur des écoles, jusque-là secrétaire général de l’Unsa-Éducation, qui a pris les rênes de la centrale syndicale, succédant à Luc Bérille. Pour Capital, il revient sur deux dossiers chauds de l’actualité sociale : les réformes des retraites et de la fonction publique.

Capital : Les concertations avec le haut-commissaire à la réforme des retraites, Jean-Paul Delevoye, sont terminées, quel bilan en tirez-vous ?

Laurent Escure : La méthode de discussion est bonne. Pour preuve, je souhaite qu’elle soit prolongée en étant utilisée au moment de la préparation de la loi, puis dans le débat parlementaire. Nous ne revendiquons pas de prendre la place des parlementaires mais, comme le dossier est très technique, nous pouvons très bien imaginer être sollicité pour apporter un appui aux députés dans la rédaction de certains amendements, y compris ceux qui pourraient être à l’initiative du gouvernement.

Capital : Pourtant, à l’origine, vous n’étiez pas favorable à cette réforme ?

Laurent Escure : Nous ne sommes pas demandeur de cette réforme systémique. Nous sommes d’accord avec l’objectif affiché de gagner en lisibilité et en clarté, mais il aurait très bien pu être possible de l’atteindre en améliorant le système déjà existant. Nous ne sommes pas dans une posture politisée ou dogmatique ce qui veut dire que nous sommes tout à fait capable de faire le jeu de la concertation jusqu’au bout, tout en menant parallèlement des actions si nous estimons que c’est nécessaire. Si jamais la réforme n’était pas bonne, l’Unsa ne mettra pas son va-tout uniquement sur son rejet, mais essayera plutôt d’agir pour qu’elle devienne moins mauvaise voire bonne. Nous avons aussi nos exigences. Les deux principales sont qu’il n’y ait pas de perdants avec ce régime universel et que l’on garde bien un régime par répartition intergénérationnel avec un âge légal de départ à 62 ans.

Capital : Ce report de l’âge légal est pour vous une ligne rouge à ne pas franchir ?

Laurent Escure : Le président de la République a arbitré, l’âge légal restera fixé à 62 ans même si l’on voit bien qu’il y a une pression pour inciter les actifs à travailler au-delà. Mais il nous paraît important de garder la liberté de pouvoir partir dès 62 ans. Dans certains cas, on peut se dire que travailler deux années au-delà sera tellement négatif que cela ne vaut pas le coup et dans d’autres, on peut concevoir, si vous êtes en bonne santé, que travailler trois ou quatre ans supplémentaires puisse vous permettre d’améliorer votre niveau de retraite.

Capital : Comment faire pour que cette réforme puisse être comprise par le plus grand nombre ?

Laurent Escure : Nous plaidons pour que la période de transition entre l’ancien et le nouveau régime soit la plus longue possible. Initialement, elle est prévue sur 5 ans avec une mise en application en 2025. Nous demandons que cette période soit portée au moins à 10 voire 15 ans ce qui permettrait de régler le problème de la conversion pour une plus grande partie de la population qui a effectué la majorité de sa carrière dans l’ancien système. Pour les autres, avoir une phase de transition plus longue pourrait permettre de corriger les effets de bords que l’on aura pas vu avant et qui pourraient être totalement injustes. Une période de transition plus longue est aussi le gage d’une clause de revoyure. Ainsi, une fois que la loi est votée, nous aurons le temps de la rectifier en étant très attentif à la rédaction des décrets. On pourrait aussi imaginer une sorte d’observatoire de l’application de cette réforme pendant la phase de transition avec un grand nombre de simulations qui nous permettraient de bien vérifier qu’il n’y a pas de perdants.

Capital : Qu’est-ce qui vous laisse penser qu’il y aura des perdants ?

Laurent Escure : L’une de nos inquiétudes est que l’on prenne désormais en compte l’ensemble de la carrière. Aujourd’hui, le calcul de la pension se fait à partir des 25 meilleures années dans le privé et des six derniers mois dans le public. Ce mode de calcul permet par exemple de gommer les périodes de chômage, de temps partiel contraint ou encore celles où votre niveau de rémunération était inférieur à ce que vous pouviez espérer. Or, avec le nouveau régime cela ne sera plus le cas et il y aura une répercussion sur le niveau de la pension. Comment pourra-t-on faire pour le compenser ? Il faudra des arbitrages du gouvernement qui pourra par exemple décider de donner des points pour ces périodes.

Capital : Cette inquiétude vaut aussi pour la fonction publique ?

Laurent Escure : Pour les fonctionnaires qui sont payés peu ou prou à un même niveau dans leur carrière, cela ne devrait pas changer grand chose. Si l’on ajoute à cela l’intégration des primes dans le calcul de la pension, on pourrait même avoir des gagnants. En revanche, ceux qui ont eu une grande progressivité dans leur carrière seront perdants. Pour certaines catégories comme les professeurs, ce contrat moral de dire que vous êtes moins bien payé mais que vous aurez une bonne retraite ne tient plus. En parallèle à cette réforme des retraites, il faut revoir la question de la rémunération sans doute en augmentant les rémunérations dès le début de la carrière.

Capital : Justement, qu’attendez-vous du rendez-vous du 2 juillet prochain autour des salaires dans la fonction publique ?

Laurent Escure : Je voudrais déjà dire que c’est très bien qu’il y ait ce point sur les salaires. Comme dans le privé, il doit y avoir des rendez-vous réguliers sur le sujet dans le public. Mais, malheureusement, ces rendez-vous ont souvent débouché sur du vide par le passé. Ce que nous souhaitons aujourd’hui, c’est pouvoir discuter d’une revalorisation du point d’indice, que nous souhaitons régulière, mais pas que. Il faut aussi penser aux négociations catégorielles pour valoriser certains emplois ou corriger certaines inégalités : il y a des travailleurs pauvres dans la fonction publique, ce serait bien que l’argent disponible leur bénéficie en priorité. Si vous mettez tout l’argent disponible sur le point d’indice, vous allez augmenter d’un euro les plus bas revenus, et de trois euros les plus hauts revenus, ce qui n’est pas forcément l’idée. Par ailleurs, pourquoi pas négocier à la hausse les salaires de ceux qui s’engagent dans des secteurs en tension, ceux qui rejoignent les services d’urgence ou encore travaillent de nuit.

Capital : La réforme de la fonction publique arrive devant le Sénat dans quelques jours. Une de ses priorités est de favoriser l’emploi de contractuels. Qu’en pensez-vous ?

Laurent Escure : Globalement, c’est une réforme idéologique. Aujourd’hui, un agent public sur cinq est contractuel. Même lorsque l’on cherche des compétences rares, on est déjà armé pour embaucher des contractuels. Il n’y avait donc pas besoin d’en assouplir les règles. Le deuxième sujet sur la table, c’est celui de la rupture conventionnelle. Que des gens aient envie de partir de la fonction publique, on ne le découvre pas. Mais on attend de voir les gardes-fou qui seront mis en place pour ces ruptures conventionnelles. Et ce n’est pas ce qui nous inquiète le plus. Non, le plus grave, c’est l’affaiblissement des institutions représentatives du personnel, avec notamment la disparition des commissions administratives paritaires (CAP) pour la fonction publique d’État. J’attends, au Sénat, un amendement gouvernemental pour que, au moins, soient préservée la mesure des représentativités des différents corps de la fonction publique d’État.

Capital : Avec la simplification du recours aux contractuels, n’avez-vous pas peur d’une disparition progressive du statut de fonctionnaire ?

Laurent Escure : Cela fait maintenant 40 ans que tout le monde dit que le statut, c’est fini. Mais pour l’instant, le gouvernement l’a réaffirmé, il n’est pas question de changer le statut de la fonction publique. Ce serait d’ailleurs une grossière erreur, non pas pour les fonctionnaires mais pour ceux qui seraient tentés de rejoindre la fonction publique. Nous avons déjà une crise des vocations dans certains secteurs de la fonction publique, cela n’arrangerait pas les choses. Juste un exemple : le statut de la fonction publique permet par exemple de nommer un professeur à Bondy, en banlieue parisienne. Si nous n’avions que des personnes contractuelles dans l’enseignement, nous aurions sans-doute beaucoup de mal pour trouver une personne pour y aller. Le statut protège donc véritablement les usagers avant de protéger les fonctionnaires.

Capital : La réforme prévoit la mise en place d’une prime de précarité pour les CDD de moins d’un an. C’est une bonne nouvelle ?

Laurent Escure : C’est une correction que nous attendions, donc oui c’est une bonne nouvelle. Mais nous nous posons encore des questions. Quel sera son montant ? Comment sera-t-elle déclenchée ? Comment sera-t-elle versée ? Autant d’interrogations auxquelles nous n’avons pas encore de réponses. Nous attendons aussi que les outils de défenses des salariés du privé existent dans le public. Je pense par exemple au fait que la plupart des contractuels n’ont pas le droit au chômage, parce que, dans la fonction publique, il n’y a pas de contrats de droit privé déclenchant des cotisations chômage.

Capital : Le texte prévoit aussi d’imposer les 35 heures effectives. Y a-t-il un problème de temps de travail chez les fonctionnaires ?

Laurent Escure : Je ne pense pas, c’est purement idéologique et caricatural. Il n’y a pas de sujet autour de la productivité de nos agents : Il y a des points de PIB produits par nos fonctionnaires ! Dans les hôpitaux, je n’en connais pas qui vont poser leur blouse lorsque quelqu’un va mourir sur un brancard des urgences. Si jamais il y a des endroits où l’on n’est pas au 1.607 heures annuelles, puisque la question est là, c’est que cela a été le fruit d’une négociation entre les employeurs et les partenaires sociaux, et pour des raisons qui se justifient. Bien sûr, il doit exister quelques profiteurs, mais pas plus que dans n’importe quelle entreprise du secteur privé.

Capital : Le fait que la suppression de 120.000 postes de fonctionnaires d’ici 2022 ne soit plus un totem vous a-t-il rassuré ?

Laurent Escure : Oui. Mais si ce n’est pas 120.000, ce sera 119.980 ? Ce qu’a dit le président, c’est que si l’on n’y arrivait pas, il n’en ferait pas une maladie. On pense donc que c’est une mauvaise méthode. À nouveau, le gouvernement fait l’erreur de ne pas partir des missions de service public pour décider. Si l’on veut faire des économies, regardons les missions que l’on peut supprimer, renforcer, externaliser, faire autrement. Et faisons des études d’impact. Là, on pourra décider : tout ça se travaille, doit être débattu publiquement.

L'Unsa à votre service